Protection fraisier : prophylaxie et biocontrôle
Econome à LégumesLa protection sanitaire du fraisier est l'un des postes les plus exigeants de l'itinéraire technique en fraisiculture professionnelle. Entre la pression des bioagresseurs aériens — acariens tétranyques, thrips, pucerons, Drosophila suzukii — et les maladies fongiques récurrentes comme le Botrytis cinerea ou l'oïdium, une campagne mal maîtrisée peut entraîner des pertes de 20 à 40 % du rendement commercialisable, sans compter les déclassements qui pèsent directement sur la marge.
Ce qui distingue une exploitation fraisicole qui sécurise ses rendements d'une autre qui subit les campagnes, c'est rarement le produit de traitement choisi en curatif. C'est la cohérence de la stratégie en amont : prophylaxie culturale rigoureuse, surveillance des populations, introduction d'auxiliaires au bon moment, positionnement des biocontrôles dans les fenêtres phénologiques critiques. La protection du fraisier se construit, elle ne s'improvise pas.
Cet article pose les bases opérationnelles de la protection biologique intégrée en fraisiculture : les leviers prophylactiques à mettre en place dès l'implantation, les auxiliaires du commerce disponibles par ravageur cible, les biofungicides et bioinsecticides homologués et leur positionnement dans le cycle cultural, et les spécificités du positionnement HVE et AB. L'objectif n'est pas de fournir un programme clé en main — qui serait de toute façon inadapté à votre système de culture spécifique — mais de vous donner les repères pour construire votre propre stratégie.
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Votre programme de protection est-il calibré pour votre système — plein sol, hors-sol, tunnel chauffé, culture remontante ou non remontante ?
Trois questions que les guides génériques ne peuvent pas trancher pour vous :
- À quel stade phénologique introduire Amblyseius swirskii pour anticiper une explosion de thrips sans gaspiller le lâcher sur une population déjà en place ?
- Quels biofungicides sont réellement compatibles avec vos auxiliaires actifs en ce moment, et dans quel ordre les positionner face à une semaine humide annoncée ?
- Votre hygrométrie nocturne en tunnel favorise-t-elle le développement du Botrytis — et quelle correction de conduite climatique peut limiter le risque avant tout traitement ?
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La protection biologique intégrée en fraisier : logique et principes
La protection biologique intégrée (PBI) n'est pas une alternative aux produits phytosanitaires — c'est une méthode de gestion sanitaire qui organise l'ensemble des leviers disponibles dans une logique de priorité : prophylaxie d'abord, surveillance ensuite, leviers biologiques et biocontrôle avant tout recours aux produits conventionnels.
En fraisiculture, cette approche est d'autant plus pertinente que la culture cumule plusieurs facteurs de pression : durée de cycle étendue (6 à 9 mois pour les systèmes sous tunnel avec plants frigoconservés), densité de plantation élevée, microclimat confiné sous abri favorable aux pathogènes fongiques, et sensibilité marquée de nombreuses variétés à l'oïdium ou au Botrytis dès que les conditions climatiques basculent.
Seuils de nuisibilité et logique de déclenchement
La PBI repose sur une logique de seuil : on n'intervient que lorsque la pression bioagresseur dépasse le niveau au-delà duquel l'impact économique justifie le coût d'une intervention. Cette notion est centrale — elle évite les traitements systématiques préventifs qui fragilisent la faune auxiliaire naturelle et accélèrent le développement de résistances.
En pratique, cela suppose une surveillance régulière : comptages sur pièges chromatiques jaunes et bleus (thrips, aleurodes, pucerons ailés), observation hebdomadaire des organes végétaux, suivi des relevés climatiques en abri. Les stades phénologiques les plus sensibles — floraison (BBCH 51–65) et début fructification (BBCH 71–89) — exigent une fréquence d'observation renforcée.
Des outils d'aide à la décision épidémiologique existent pour le Botrytis : les modèles MS-BOT et BoMa permettent d'estimer le risque en fonction des données climatiques locales (température, humidité relative, durée d'humectation foliaire). Des plateformes comme Movida, RIM Pro ou Agrometeo.ch intègrent ces modèles avec la météo locale. Les Bulletins de Santé du Végétal (BSV) régionaux constituent une ressource complémentaire de premier niveau.
IFT et contraintes réglementaires
L'Indicateur de Fréquence de Traitement (IFT) est la référence de pilotage en France pour évaluer l'intensité phytosanitaire d'un système de culture. Sa réduction est un objectif affiché des politiques agricoles (Écophyto, PAC conditionnalité), et constitue également un critère d'éligibilité à la certification HVE niveau 3.
Positionnement HVE et AB
La Haute Valeur Environnementale niveau 3 intègre un indicateur spécifique sur la stratégie phytosanitaire. En fraisiculture, cela se traduit concrètement par la valorisation des pratiques alternatives : lâchers d'auxiliaires, biocontrôle, prophylaxie documentée, suivi des BSV. L'audit porte sur les résultats chiffrés (IFT, part des produits de biocontrôle dans le programme).
Pour l'Agriculture Biologique, la contrainte est plus structurante : seuls les intrants homologués AB sont autorisés, ce qui exclut les insecticides et fongicides de synthèse et impose de construire entièrement la protection sur les leviers biologiques et les produits de biocontrôle. La conversion dure 24 mois (cas particuliers pour le fraisier hors-sol à clarifier avec l'organisme certificateur). En pratique, la faisabilité AB dépend étroitement du système de culture : la pression bioagresseurs est significativement différente entre un tunnel sous abri climatisé et une culture plein sol.
Prophylaxie culturale : construire les conditions défavorables aux bioagresseurs
La prophylaxie est le levier le plus sous-valorisé en protection du fraisier — et pourtant le plus rentable. Il ne s'agit pas de traitements, mais d'un ensemble de pratiques culturales qui réduisent la pression bioagresseur en amont de toute nécessité d'intervention. Un effeuillage bien conduit peut réduire jusqu'à 40 % les fruits déclassés par Botrytis. Une gestion rigoureuse des stolons génère un gain de rendement de 15 à 25 % selon les variétés. Ces chiffres dépassent souvent l'impact d'un traitement curatif bien ciblé.
Hygiène végétale en cours de cycle
Gestion des stolons : en production fruitière, la suppression systématique des stolons est l'opération d'entretien la plus importante du cycle. Elle doit être réalisée à une fréquence hebdomadaire à bihebdomadaire selon la vigueur variétale. Au-delà du gain de rendement, elle réduit l'encombrement du couvert végétal qui favorise l'humidité stagnante.
Effeuillage sanitaire : le retrait des feuilles malades, vieilles ou nécrosées réduit la source d'inoculum fongique (Botrytis, oïdium) et améliore la circulation d'air dans le couvert. En tunnel, cette aération du feuillage est un levier direct sur l'hygrométrie ambiante. Pour les variétés non remontantes, un effeuillage post-récolte est recommandé 2 à 3 semaines après la fin de la récolte pour stimuler l'initiation florale d'automne.
Élimination des fruits touchés : le retrait quotidien des fruits surmûrs, abîmés ou attaqués est indispensable, particulièrement pour la gestion de Drosophila suzukii et du Botrytis. Ces écarts de tri ne doivent pas rester au sol ni rejoindre un compost ouvert — ils doivent être conditionnés dans des bidons hermétiquement fermés et évacués hors de la zone de culture. Une seule journée de fruits laissés au sol peut initier une infestation suzukii ou une sporulation massive de Botrytis.
Désinfection des outils : alcool à 70 % ou eau de Javel diluée entre les rangs ou les blocs limite la transmission mécanique de pathogènes comme Colletotrichum (anthracnose) ou Phytophthora.
Conduite climatique sous tunnel
L'hygrométrie nocturne est le facteur déclenchant principal du Botrytis cinerea en tunnel. Le risque épidémique s'installe dès que l'humidité relative dépasse 75 % sur des durées prolongées à des températures de 15 à 25 °C. La gestion de l'aération — ouvertures en fin d'après-midi pour évacuer l'humidité accumulée pendant la journée, ventilation nocturne mesurée pour éviter les excès d'humectation foliaire — est un acte prophylactique à part entière.
Rotation et repos sanitaire des sols
Pour les systèmes en plein sol, le maintien d'une rotation longue est non-négociable : 5 à 7 ans hors fraisier et solanacées permettent de réduire significativement la pression des pathogènes telluriques — Verticillium dahliae, Phytophthora cactorum, Rhizoctonia fragariae, nématodes à galles. Un retour trop rapide sur la même parcelle accumule une pression résiduelle qui ne peut pas être compensée par les traitements.
La solarisation estivale constitue un levier complémentaire de désinfection du sol : sous film plastique transparent, les températures atteignent 50 à 55 °C sur les 20 premiers centimètres pendant 6 à 8 semaines, ce qui réduit significativement les populations de pathogènes thermosensibles.
Pour aller plus loin sur les maladies d'origine sol et leur lien avec les pratiques culturales, consultez notre article sur les maladies du sol en fraisier. Les pratiques agroécologiques en fraisiculture — engrais verts biofumigants, paillages alternatifs, biodiversité fonctionnelle — prolongent cette logique prophylactique à l'échelle du système de culture.
Auxiliaires et bioinsecticides : quels leviers contre les ravageurs aériens ?
Les auxiliaires du commerce par ravageur cible
La mise en place d'une stratégie PBI en fraisier repose sur la sélection des auxiliaires adaptés à chaque bioagresseur dominant. Voici les couples ravageur/auxiliaire documentés en fraisiculture professionnelle française.
Acariens tétranyques (Tetranychus urticae) : le prédateur de référence reste Phytoseiulus persimilis, acarien prédateur spécialiste des tétranyques, efficace entre 12 et 30 °C. Il est introduit de façon préventive dès l'apparition des premiers foyers. Neoseiulus californicus présente une plage thermique légèrement plus large et une capacité à persister en l'absence de proies. Feltiella acarisuga, cécidomyie prédatrice, est utile en complément sur des foyers denses.
Thrips (Frankliniella occidentalis) : le levier principal est Neoseiulus cucumeris, acarien prédateur qui se développe rapidement au-dessus de 20 °C (activité réduite au-delà de 30 °C). Introduction recommandée en vrac dès début avril dès que les températures le permettent. Amblyseius swirskii est plus adapté aux conditions chaudes de printemps-été (fenêtre optimale 20–35 °C, introduction généralement entre mi-mai et début juin). Orius laevigatus, punaise prédatrice, s'installe naturellement entre fin mai et juin et reste active jusqu'en septembre — des lâchers de larves peuvent être réalisés ponctuellement en cas d'attaque importante.
Pucerons (Chaetosiphon fragaefolii principalement) : Aphidius colemani est le parasitoïde de référence pour Myzus et Aphis spp. Introduction en mélange dès le début de saison. Aphidoletes aphidimyza (cécidomyie prédatrice) et les chrysopes complètent l'arsenal sur foyers denses. Les pucerons sur fraisier sont également vecteurs de viroses — la prophylaxie et la gestion des sources d'inoculum primaire (plants certifiés, destruction des repousses) restent prioritaires.
Aleurodes : Encarsia formosa (parasitoïde) et Macrolophus pygmaeus (punaise prédatrice généraliste) constituent les leviers de base. Macrolophus est particulièrement intéressant pour ses capacités prédatrices sur plusieurs ravageurs simultanément.
Pour une présentation complète des biologies et des seuils d'intervention par ravageur, voir notre article dédié aux ravageurs du fraisier.
Conditions de réussite des lâchers
Les auxiliaires sont vivants : leur efficacité dépend directement des conditions dans lesquelles ils sont introduits. Un lâcher réalisé hors fenêtre thermique est un lâcher perdu.
Trois règles critiques à respecter :
Premièrement, les auxiliaires sont des outils préventifs, pas curatifs. Ils ne peuvent pas rattraper une explosion de population déjà installée. L'introduction doit précéder le seuil de nuisibilité, pas le suivre.
Deuxièmement, l'incompatibilité avec les produits phytosanitaires conventionnels est totale pour la plupart des auxiliaires. Les pyréthrinoïdes, certains SDHI et les insecticides à large spectre peuvent éliminer les populations auxiliaires en quelques heures. La règle est simple : aucun traitement foliaire à base de produits conventionnels pendant plusieurs jours avant et après un lâcher. Pour les délais précis par molécule, la base E-Phy de l'Anses (registre officiel des intrants phytosanitaires) est la ressource de référence — toute liste de compatibilité publiée dans un guide généraliste est à vérifier avec les données officielles actualisées.
Troisièmement, l'introduction des pollinisateurs (bourdons) doit être réalisée au stade BBCH 60 précis (premières fleurs ouvertes). Une introduction trop précoce génère un vagabondage inutile ; trop tardive, elle rate les premières fleurs qui portent les premières fraises.
Drosophila suzukii : gestion en l'absence d'auxiliaire commercial
Drosophila suzukii est le ravageur pour lequel la PBI offre les leviers les plus limités : il n'existe pas à ce jour de prédateur ou parasitoïde commercialisé avec une efficacité prouvée en conditions professionnelles. Aucune variété de fraisier ne présente de résistance documentée.
La stratégie repose sur quatre leviers cumulés. La protection physique par filets insect-proof (maille ≤ 0,8 mm) constitue la barrière la plus efficace, devenue quasi-incontournable sur les cultures d'été et d'automne. La récolte très fréquente — quotidienne à tous les deux jours — réduit drastiquement la fenêtre d'infestation des fruits mûrs. L'élimination hermétique des fruits non commercialisables dans des bidons fermés évite la multiplication sur place. Le piégeage de masse en bordure de parcelle (appât vinaigre de cidre + eau + sirop + savon) puis en culture dès les premiers dégâts (densité 1 piège pour 30 à 100 m²) permet de suivre et réduire la pression adulte.
Sur le plan du biocontrôle, des essais ont montré que Beauveria bassiana (Naturalis) et Bacillus thuringiensis (Solbac) apportaient les meilleures protections biologiques documentées contre la mouche, avec des niveaux d'efficacité observés de 50 à 70 % — insuffisant pour une protection seule, mais pertinent en combinaison avec les leviers prophylactiques.
Bioinsecticides et bioacaricides homologués
En complément des auxiliaires, plusieurs bioinsecticides et bioacaricides présentent un intérêt opérationnel en fraisiculture :
Beauveria bassiana agit sur un spectre large (thrips, aleurodes, pucerons) par contact — son efficacité est conditionnée à une hygrométrie ≥ 70 % pour permettre la germination des spores. Les applications sont donc à positionner en conditions humides, de préférence en fin de journée.
Le spinosad présente une efficacité documentée sur les thrips, mais son usage doit être limité en raison de sa toxicité pour les auxiliaires et les pollinisateurs. Il est à réserver aux situations de forte pression, hors présence d'auxiliaires actifs.
L'azadirachtine agit principalement comme répulsif et perturbateur de développement. Sa compatibilité avec les auxiliaires est meilleure que le spinosad, ce qui en fait un outil intéressant en appui d'une stratégie PBI.
Les huiles végétales (colza, etc.) et les huiles essentielles (orange douce) présentent un effet acaricide par contact utilisable en production biologique.
Biofungicides : protéger le fraisier contre Botrytis, oïdium et anthracnose
Les trois maladies fongiques prioritaires
La gestion fongique du fraisier professionnel se concentre sur trois pathologies qui, ensemble, conditionnent largement la qualité et le volume commercialisable de la récolte. Pour une description complète des symptômes et facteurs de risque, voir notre article sur les maladies fongiques du fraisier.
Botrytis cinerea (pourriture grise) est le pathogène le plus redouté en tunnel. Les conditions déclenchantes sont précises : humidité relative > 75 % sur durée prolongée, température entre 15 et 25 °C, et présence de blessures ou de tissus nécrotiques (pétales tombés sur fruits, plaies d'effeuillage). Les pertes peuvent dépasser 30 % du volume récolté sur une campagne humide mal gérée. La floraison est le stade de contamination principale.
Oïdium (Podosphaera aphanis) se développe dans des conditions opposées au Botrytis : temps chaud et relativement sec, avec des amplitudes thermiques journalières importantes. Contrairement à une idée reçue, l'oïdium ne nécessite pas d'humidité foliaire pour se développer. La sensibilité variétale est très marquée : certaines variétés comme Gariguette sont significativement plus tolérantes que d'autres. Les résistances aux SDHI et aux IBS (triazoles) sont documentées sur plusieurs souches de P. aphanis en Europe — la gestion des modes d'action est ici un enjeu de durabilité.
Anthracnose (Colletotrichum spp.) est un risque essentiellement à l'implantation. La contamination passe par les plants — la qualité sanitaire des plants à l'achat est le premier levier. En cours de cycle, une hygiène stricte des outils et une attention particulière aux blessures de manipulation limitent la dissémination.
Biofungicides homologués et positionnement dans le programme
Les biofungicides disponibles sur fraisier couvrent principalement le Botrytis et l'oïdium. Leur caractéristique commune est d'exiger un positionnement préventif — aucun n'a l'efficacité curative d'un fongicide conventionnel. Intégrés dans un programme de protection dès le stade BBCH 60 (premières fleurs ouvertes), ils participent à la réduction de la pression sans éliminer les leviers biologiques en place.
Bacillus amyloliquefaciens (spécialités Serenade, Amylo-X) et Bacillus subtilis couvrent un spectre Botrytis et oïdium en positionnement préventif. Leur efficacité reste inférieure à celle des fongicides de synthèse de référence, mais leur intégration en alternance dans un programme multi-leviers contribue à réduire l'IFT et à préserver la durabilité des molécules conventionnelles.
Le bicarbonate de potassium est homologué contre l'oïdium en Agriculture Biologique — efficacité satisfaisante en préventif, à réitérer à intervalle court en conditions favorables.
Le soufre mouillable est l'outil AB de référence contre l'oïdium. Attention : des phytotoxicités sont possibles au-delà de 28 °C — les applications sont à éviter en période de forte chaleur ou à positionner tôt le matin.
Les stimulateurs de défenses naturelles (SDN) — laminarine, chitosane — constituent un levier complémentaire : ils induisent des réponses de défense chez la plante, mais avec un délai de latence de 3 à 5 jours avant expression. Leur intérêt est en positionnement préventif systémique, pas en réponse à une pression observée.
Gestion des résistances : alterner les modes d'action
La résistance de Botrytis cinerea aux SDHI et aux benzimidazoles est de plus en plus documentée dans les bassins de production intensifs. Celle de Podosphaera aphanis aux triazoles et strobilurines progresse également. La règle d'alternance des modes d'action sur les 2 à 3 applications réalisées pendant la floraison — fenêtre critique de 3 à 5 semaines — est un impératif agronomique, pas une recommandation facultative.
Intégrer des biofungicides dans cette alternance présente un double avantage : réduire la pression de sélection sur les molécules conventionnelles, et maintenir un niveau de protection acceptable dans les exploitations engagées en HVE ou en conversion AB.
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Vous êtes en floraison, la semaine prochaine annonce 4 jours humides à 18 °C, vous avez des auxiliaires de lâcher en cours. Quel biofungicide positionner ? Dans quel ordre ? Avec quel délai avant le prochain lâcher prévu ?
Ce type d'arbitrage — qui cumule contraintes climatiques, stade phénologique, compatibilité avec les auxiliaires et plan de programme — ne peut pas être résolu par un guide générique.
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Pourquoi votre programme de protection ne peut pas être celui du voisin
C'est le point que les guides techniques publiés — aussi bien faits soient-ils — ne peuvent pas résoudre : la protection du fraisier est un système, et les systèmes sont singuliers.
Variabilité selon le bassin de production
La pression bioagresseurs diffère structurellement d'un bassin à l'autre. Un producteur en Bretagne sous tunnel verre fait face à une humidité relative chroniquement élevée qui favorise Botrytis et pucerons, dans un contexte où les auxiliaires indigènes peinent à s'installer en raison du microclimat confiné. Un producteur dans la vallée du Rhône gère des pics de chaleur qui créent des conditions favorables à l'oïdium et aux tétranyques, mais permettent une activité auxiliaire naturelle plus importante. Le même calendrier de traitements ne peut pas fonctionner dans ces deux contextes.
Sensibilité variétale différenciée
La tolérance aux maladies fongiques varie significativement selon la variété. Gariguette présente une tolérance relative à l'oïdium supérieure à Charlotte ; Mara des Bois est plus sensible au Botrytis en conditions humides. Une stratégie de protection calibrée sur une variété peut être sous-dimensionnée ou sur-dimensionnée pour une autre cultivée dans le même tunnel. C'est d'autant plus vrai dans les exploitations qui cultivent plusieurs variétés en simultané sur des blocs distincts.
Impact du système de culture
La distinction hors-sol / plein sol bâché modifie profondément la dynamique des bioagresseurs et des auxiliaires. En hors-sol sur substrat, l'absence de sol vivant réduit les réservoirs de certains pathogènes telluriques, mais la culture en gouttières crée une densité de plantes et une circulation d'air spécifiques qui peuvent favoriser les ravageurs aériens. Les auxiliaires naturels sont quasiment absents — tout repose sur les lâchers. En plein sol bâché, la faune naturelle peut contribuer, mais la pression des pathogènes du sol impose une stratégie de rotation et de désinfection que le hors-sol ne connaît pas.
Historique parcellaire et résistances installées
Un verger fraisier implanté sur une parcelle qui a subi une forte pression Verticillium ces dernières années ne peut pas ignorer ce contexte dans sa stratégie sanitaire. De même, une exploitation qui a appliqué des SDHI plusieurs années consécutives sur les mêmes blocs doit évaluer le niveau de résistance réel du Botrytis local avant de construire son programme — au risque de payer des traitements qui n'ont plus d'effet sur les souches en place.
Les questions que le programme standard ne peut pas trancher
Voici, concrètement, les situations auxquelles un chef de culture est régulièrement confronté et qu'aucun guide ne peut résoudre à sa place :
Faut-il introduire Amblyseius swirskii maintenant ou attendre que les températures nocturnes remontent durablement au-dessus de 20 °C, sachant que la pression thrips est déjà visible sur les pièges ?
Mon programme intègre un SDHI positionné la semaine prochaine pour le Botrytis : est-ce compatible avec le lâcher d'Encarsia formosa prévu dans 4 jours, et si non, lequel des deux décaler en priorité ?
La semaine prochaine annonce des nuits à 14 °C et un temps humide — est-ce suffisant pour justifier un passage au Bacillus amyloliquefaciens avant le prochain stade de floraison, ou le seuil n'est-il pas encore atteint sur mon type de tunnel ?
Ces arbitrages mobilisent simultanément la biologie des organismes en jeu, les données climatiques locales, le stade phénologique exact de la culture et l'historique du programme en cours. C'est précisément pour ce type de décision que le conseil généraliste atteint ses limites — et que la valeur d'un conseil contextualisé et disponible au moment exact où vous en avez besoin devient concrète.
Le coût réel d'un mauvais timing
Dans une stratégie PBI, le mauvais timing ne se paie pas immédiatement — il se paie une semaine plus tard, quand la population de thrips a décuplé faute d'auxiliaires actifs, ou quand le Botrytis a sporulé sur les pétales tombés pendant les 3 jours où l'on a hésité à déclencher le biofungicide.
Cette temporalité est l'une des difficultés majeures de la protection intégrée pour le professionnel en charge d'une exploitation. Le conseil classique — bulletin hebdomadaire, visite mensuelle du technicien — est structurellement en décalage avec la fenêtre de décision réelle. Un lâcher d'auxiliaires raté à J+7 sur un démarrage de thrips ne se rattrape pas à J+14. Un Bacillus positionné après l'épidémie de Botrytis n'a aucun effet curatif.
La réduction des intrants conventionnels, objectif des politiques agricoles actuelles et condition des certifications HVE et AB, exige en contrepartie une finesse de décision plus grande, pas moins grande. Moins de produits de synthèse disponibles signifie que chaque levier biologique doit être utilisé au bon moment et dans les bonnes conditions — ce qui suppose un accès à l'information agronomique au moment précis où la décision doit être prise, pas plusieurs jours après.
Conclusion : construire sa stratégie de protection, décision par décision
La protection du fraisier professionnel n'est pas un programme à appliquer mécaniquement — c'est une séquence de décisions à prendre au bon moment, dans le bon ordre, en cohérence avec le système de culture, la saison, et les bioagresseurs réellement présents.
La prophylaxie culturale — effeuillage, gestion des stolons, hygrométrie en tunnel, rotation longue — est le premier investissement rentable. Elle crée les conditions dans lesquelles les auxiliaires peuvent travailler et les biofungicides exprimer leur efficacité. Sans cette base, les lâchers d'auxiliaires sont sous-dimensionnés et les biocontrôles insuffisants.
Les auxiliaires du commerce, positionnés dans les bonnes fenêtres thermiques et phénologiques, prennent en charge la pression bioagresseur aérienne de façon durable — à condition de ne pas être sabotés par des traitements incompatibles appliqués sans anticiper leurs effets sur la faune utile.
Les biofungicides et bioinsecticides homologués complètent le dispositif sur les pathogènes fongiques et les ravageurs pour lesquels les auxiliaires sont insuffisants — à condition d'être positionnés en préventif, dans des fenêtres d'application rigoureusement choisies, avec une alternance de modes d'action pour préserver leur durabilité.
La variabilité de toutes ces variables — climatiques, variétales, parcellaires, stade phénologique — fait que la bonne décision cette semaine sur votre exploitation ne sera pas la même que la décision correcte sur l'exploitation voisine, ni la même que celle que vous auriez prise la semaine dernière.
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